Forêt et filière bois : ce que révèle l'étude du Trésor
La direction générale du Trésor consacre son Trésor-Éco n° 399 (septembre 2026) à la forêt française et à la filière bois. Poids économique, puits de carbone, morcellement de la forêt privée, déficit commercial : lecture chiffrée et enseignements pour un investisseur forestier.

La direction générale du Trésor a publié en septembre 2026 une étude consacrée à la forêt et à la filière bois françaises (Trésor-Éco n° 399, par Félix Bastit, Alice Grémillet et Etienne Pasteau). Le document dresse un état des lieux complet : poids économique, services rendus par les écosystèmes forestiers, fragilités sanitaires, structure de la propriété privée et compétitivité de l'aval industriel.
Nous en reprenons ici les principaux enseignements, avec une lecture orientée investisseur : ce que ces données disent du foncier forestier, de sa gestion et des politiques publiques qui l'encadrent.
Source de l'article : Direction générale du Trésor, *Trésor-Éco n° 399*, « La forêt et la filière bois : des piliers de la transition écologique et de la résilience économique », septembre 2026.
Une forêt qui gagne du terrain, un poids économique modeste
La forêt couvre aujourd'hui un tiers du territoire hexagonal, soit 17,6 millions d'hectares, et sa surface progresse sans interruption depuis le milieu du XIXe siècle : +9 % entre 2010 et 2024, sous l'effet de la déprise agricole et des politiques de reboisement.
Le poids économique direct reste pourtant limité. L'ensemble forêt-bois-papier-ameublement représentait 0,57 % du PIB en 2023 (environ 16,5 Md€), après un recul marqué entre 2000 et 2010, puis une quasi-stabilité. La ressource française est majoritairement feuillue (deux tiers de la surface), alors que la construction recherche surtout des résineux.
Ce décalage entre une ressource abondante et une valeur ajoutée modeste est l'un des fils rouges de l'étude : la forêt française produit beaucoup de matière, mais une partie de la valeur se crée ailleurs.

Des services bien plus larges que la seule production de bois
L'étude rappelle que l'essentiel de la valeur des forêts échappe au marché. Trois familles de services sont distinguées : les services marchands matériels (bois d'œuvre, bois d'industrie, bois énergie, substances naturelles), les services environnementaux et de régulation (biodiversité, puits de carbone, qualité de l'air et de l'eau, prévention des risques naturels, protection du littoral) et les services immatériels (paysages, cadre de vie, activités récréatives).
Quelques ordres de grandeur cités : 1,2 Md€ par an pour la régulation des crues, 2,7 Md€ par an pour l'atténuation du changement climatique, et entre 3,5 et 45 Md€ par an pour les activités récréatives selon les méthodes d'évaluation retenues.

Un puits de carbone qui se dégrade depuis 2005
Le puits de carbone naturel français est passé de -69 MtCO2e en 2005 à -52 MtCO2e en 2024 : le stockage net diminue nettement, en lien avec la dégradation sanitaire des peuplements et la recrudescence des incendies.
La troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3) entend inverser cette trajectoire, avec des objectifs de -33 MtCO2e en 2030 et -23 MtCO2e en 2050, très éloignés du scénario à mesures existantes (-6 puis -4 MtCO2e).

La santé des peuplements, premier point de vigilance
La mortalité annuelle moyenne des arbres a plus que doublé en dix ans, et 8 % des arbres présentaient des symptômes d'altération sur la période 2021-2024. Les écarts régionaux sont marqués : moins de 5 % dans les Landes, plus de 15 % en Lorraine, en lien avec la crise des scolytes.
Le feu s'ajoute à ce tableau : plus de 137 900 hectares brûlés entre 2022 et 2025, soit +51 % par rapport à 2018-2021 et +262 % par rapport à 2014-2017. L'été 2026 a été d'une ampleur inédite, avec 96 000 hectares parcourus à la mi-août. La pression des grands ongulés touche par ailleurs 15 % des jeunes arbres.
L'étude souligne que la vulnérabilité est accentuée par certaines pratiques sylvicoles - peuplements trop denses, monoculture - et parfois par l'absence pure et simple de gestion. Pour un investisseur, c'est un rappel utile : la qualité de la gestion pèse autant que la localisation du massif.

Le morcellement de la forêt privée, frein à la gestion durable
Les forêts publiques ne représentent que 25 % de la surface (9 % de forêts domaniales, 16 % appartenant aux collectivités). Les 75 % restants sont privés, et très morcelés : deux tiers des propriétaires détiennent moins d'un hectare, ce qui ne correspond qu'à 7 % de la surface privée totale.
À l'inverse, les propriétés de plus de 10 hectares concentrent 61 % de la surface. Or la récolte des propriétés de plus de 100 hectares est deux fois supérieure à celle des propriétés plus petites, et seules 27 % des surfaces privées sont couvertes par un document de gestion durable.
C'est précisément la logique du Groupement Forestier d'Investissement (GFI) : regrouper des capitaux pour constituer des unités de gestion de taille suffisante, confiées à des experts forestiers, là où la propriété individuelle de quelques hectares reste économiquement difficile à gérer. Les sociétés de gestion spécialisées comme Epicure AM ou France Valley structurent leurs portefeuilles selon cette logique.

Un aval industriel déficitaire de 7,2 Md€
Le déficit commercial de la filière bois est passé de 6,0 Md€ en 2016 à un pic de 9,5 Md€ en 2022, avant de refluer à 7,2 Md€ en 2025, soit 10,4 % du déficit commercial national. La France n'est exportatrice nette que de bois brut (excédent de 254 M€, essentiellement des résineux vers l'Italie et l'Allemagne) et importe massivement des produits transformés : meubles d'Italie, de Chine et d'Allemagne, pâtes et papiers des pays nordiques.
La comparaison avec l'Allemagne est parlante : avec une surface forestière inférieure de 35 % à celle de la France, elle transforme 2,5 fois plus de bois, grâce à une intégration verticale et à des scieries modernisées. La Finlande et la Suède dominent la pâte à papier et le carton.

Bois-énergie : une dépendance croissante aux importations
Le bois-énergie illustre cette tension. Les importations françaises sont passées de 65 M€ en 2015 à 428 M€ en 2025, quand les exportations ne progressaient que de 66 à 105 M€ : le solde est devenu déficitaire de -323 M€.
Les granulés de bois importés proviennent pour 64 % de pays hors Union européenne : États-Unis (25 %), Vietnam (16 %), Canada (13 %). Un recours accru à ces importations pourrait alimenter un risque de déforestation hors UE, à rebours de l'objectif climatique recherché.
La troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE 3) fixe pour cette raison un objectif d'équilibre national entre ressources et usages de la biomasse, avec une hiérarchisation : usages matière et puits de carbone en priorité, avant certains usages énergétiques.

Des dispositifs publics qui soutiennent l'investissement forestier
L'étude chiffre les dispositifs conditionnés à une garantie de gestion durable : le dispositif d'encouragement fiscal à l'investissement en forêt représente 22 M€ de dépense publique en 2025, les exonérations partielles de droits de mutation à titre gratuit 50 M€, et l'allègement au titre de l'impôt sur la fortune immobilière 49 M€.
S'y ajoutent 410 M€ de subventions au renouvellement forestier entre 2021 et 2025 (environ 90 000 hectares renouvelés), les crédits consacrés à la défense contre les incendies (23 M€ de prévention et surveillance, 15 M€ via le Fonds vert, 25 M€ pour les missions d'intérêt général de l'ONF en 2025), et le Label bas-carbone, qui a mobilisé environ 78 M€ de financements privés pour 11 700 hectares reboisés entre 2019 et 2025.
Ces avantages fiscaux ne sont pas des cadeaux sans contrepartie : ils rémunèrent une gestion durable documentée et un engagement de long terme.
Ce qu'un investisseur peut en retenir
Trois enseignements se dégagent. D'abord, la valeur d'une forêt ne se réduit pas au prix du bois sur pied : services environnementaux, carbone et usages récréatifs pèsent dans son intérêt collectif comme dans sa valorisation à long terme. Ensuite, l'écart de performance entre forêts gérées et non gérées se creuse avec le changement climatique. Enfin, la taille et la structuration comptent : c'est là que le regroupement de capitaux prend son sens face au morcellement décrit par le Trésor.
Comme pour tout placement en actif réel, les performances passées ne préjugent pas des performances futures. L'investissement forestier comporte des risques, notamment de perte en capital, de liquidité limitée des parts, ainsi que des aléas climatiques et sanitaires. Il s'analyse sur un horizon long, généralement supérieur à dix ans.
